Série de portraits
1978 à aujourd'hui
J’ai commencé la photographie en regardant autour de moi. Mes amis, ma copine, moi-même. Des autoportraits, des visages familiers. Je ne cherchais pas à dire quelque chose, je voulais simplement voir. Le premier livre que j’ai possédé était un ouvrage de Steichen. Pendant des années, son travail m’a influencé — les natures mortes, les paysages, les portraits. Je photographiais en noir et blanc, fasciné par les procédés qu’il utilisait, comme le palladium, inaccessibles pour moi mais porteurs d’une aura.
Avec les études, le portrait est resté central. Les amis étaient toujours là, mais je m’ouvrais à d’autres visages : les inconnus dans la rue, les passants arrêtés pour un instant. Parfois furtifs, parfois posés, ces portraits naissaient sans que je m’interroge sur leur provenance, leur histoire. Je photographiais les gens simples, inspiré par August Sander. Puis mon entourage, dans l’esprit de Stephen Shore. Puis les figures stylisées des photographes de mode — Avedon, Penn.
Tout m’intéressait dans le portrait : le rêve, la mise en scène, la description, l’inconnu, la rencontre, l’échange. Je regardais le travail d’Arthur Tress, Eugene Richards, Joel Meyerowitz, Egglestone, Ballen, Arbus. Chacun m’ouvrait une porte vers une manière de voir, de dire, de faire place.
Les séries conceptuelles sont venues plus tard, au début des années 80. J’ai voulu mettre en valeur les ouvriers de mon coin de pays. Puis les jeunes des maisons de jeunes. Puis les gens qui s’habillaient en noir et travaillaient dans la même institution. Le portrait devenait alors une suite, une proposition, une manière de relier.
Mais un jour, le doute est venu. Je me suis demandé : qui suis-je en train de photographier ? Connaissais-je vraiment celui ou celle que je plaçais dans le cadre ? Et si cette personne avait été violente, abusive, ou profondément blessée ? Et si, dans une exposition, un enfant reconnaissait le visage d’un père abuseur, ou d’une mère brisée ? Même avec leur consentement, même avec bienveillance, je me suis interrogé sur la portée de mon geste.
Ce doute ne m’a pas paralysé, mais il m’a rendu plus attentif. Il m’a appris que le portrait n’est jamais neutre. Qu’il engage une mémoire, un regard, une responsabilité. Qu’il peut être blessure ou réparation. Depuis, je photographie avec cette conscience en filigrane — non pour censurer, mais pour écouter autrement.
Aujourd’hui, je ne cherche pas à capturer. Je cherche à accueillir. Le portrait est pour moi un geste d’attention, une manière de faire place à l’autre — même furtivement. Une figure en suspens, entre présence et disparition.
I began photography by looking around me. My friends, my girlfriend, myself. Self-portraits, familiar faces. I wasn’t trying to say something — I simply wanted to see. The first photography book I owned was by Steichen. For years, his work influenced me: still lifes, landscapes, portraits. I photographed in black and white, fascinated by the processes he used, like palladium printing — inaccessible to me, yet full of aura.
As my studies progressed, portraiture remained central. My friends were still there, but I opened myself to other faces: strangers in the street, passersby stopped for a moment. Sometimes furtive, sometimes posed, these portraits emerged without me questioning their origin or story. I photographed ordinary people, inspired by August Sander. Then my surroundings, in the spirit of Stephen Shore. Then the stylized figures of fashion photographers — Avedon, Penn.
Everything about portraiture interested me: dream, staging, description, the unknown, the encounter, the exchange. I explored the work of Arthur Tress, Eugene Richards, Joel Meyerowitz, Egglestone, Ballen, Arbus. Each opened a door to a way of seeing, of saying, of making space.
Conceptual series came later, in the early 1980s. I wanted to highlight the workers from my region. Then the youth who frequented community centers. Then the people dressed in black who worked in the same institution. Portraiture became a sequence, a proposition, a way of connecting.
But one day, doubt arose. I asked myself: who am I photographing? Did I truly know the person I was placing within the frame? What if that person had been violent, abusive, or deeply wounded? What if, in an exhibition, a child recognized the face of an abusive father, or a broken mother? Even with their consent, even with care, I began to question the reach of my gesture.
This doubt didn’t paralyze me — it made me more attentive. It taught me that portraiture is never neutral. That it carries memory, gaze, responsibility. That it can wound or repair. Since then, I photograph with this awareness in the background — not to censor, but to listen differently.
Today, I no longer seek to capture. I seek to welcome. For me, portraiture is a gesture of attention, a way of making space for the other — even fleetingly. A suspended figure, between presence and disappearance.