Artiste multidisciplinaire

LE GRAND RIEN OU PRESQUE

Série de photographies grand format

En cours depuis 1983

LE GRAND RIEN OU PRESQUE 

Ce fut tout un changement pour moi de quitter le centre‑ville de Toronto pour me retrouver au creux du Parc de la Gaspésie, à classer des diapositives dans une petite cabane de bois rond. Le biologiste pour qui je travaillais me demandait de photographier des paysages, des plantes, des arbres qui se distinguaient, des éléments remarquables qu’il fallait documenter. Mais moi, je trouvais que tout était beau. Pas le beau spectaculaire, pas le beau qui s’impose : un beau discret, diffus, presque timide.

Et pourtant, il m’a fallu plusieurs mois pour me réapproprier un regard qui se distingue. Au début, je cherchais encore ce que Toronto m’avait appris à voir : l’exceptionnel, le remarquable, le signe clair. Ici, rien ne se présentait ainsi. Le paysage ne proposait pas de hiérarchie. Il fallait apprendre à regarder autrement, à laisser la lumière faire son travail, à accepter que le banal puisse devenir une forme d’apparition. Ce moment dans la cabane, entouré de diapositives et de silence, a été le début d’un regard qui ne cherche plus l’événement, mais qui s’attarde à ce qui est là, simplement.

Entre Mont‑Saint‑Pierre en Gaspésie et la route Lemieux à Bernières en passant par Petit‑Matane au Bas‑Saint‑Laurent, je traversais un territoire que j’appris à connaître. Je circulais en voiture pour me rendre au travail ou simplement pour explorer mon coin de pays, sans intention particulière, sinon celle de regarder. C’est dans cette routine, dans ces allers‑retours répétés, que les paysages ont commencé à m’appeler. Rien de spectaculaire : des fossés, des champs, des lignes électriques, des collines douces, la mer qui apparaît puis disparaît derrière un virage. Et surtout, les battures du Saint‑Laurent, été comme hiver, toujours changeantes, toujours imprévisibles.

Au printemps, j’aimais photographier les glaces à marée basse : plaques fracturées, surfaces laiteuses, reflets instables. Le temps lui‑même semblait sculpter le paysage, le remodeler à chaque marée, à chaque redoux, à chaque nuit de gel. Et puis il y avait ces fins et débuts de journée — des moments suspendus où la lumière devenait une respiration. L’aube apportait une odeur neuve, presque timide, comme si le monde hésitait avant de revenir. Le soir, la lumière s’éteignait lentement, laissant derrière elle un calme où les regrets se dissolvaient. Chaque transition portait la promesse d’un possible différent, d’un regard renouvelé.

Ces atmosphères me rappelaient parfois les ciels de Turner — cette manière qu’il avait de laisser la lumière avaler le monde, de faire vibrer l’air jusqu’à l’abstraction. Turner m’a toujours procuré un grand plaisir, et je crois que, sans le chercher, je guettais dans ces paysages une forme de parenté lumineuse.

J’utilisais une chambre 4×5 pouces, un outil lent, presque archaïque, qui impose une autre temporalité. Il fallait s’arrêter, installer le trépied, composer l’image sous le voile noir, attendre que la lumière se stabilise. Cette lenteur me ramenait à l’essentiel : la lumière, les couleurs, les variations infimes qui transforment un paysage banal en apparition fragile. Le 4×5 n’était pas un choix nostalgique, mais une manière de me rendre disponible, de laisser le paysage me traverser plutôt que de le saisir.

Je photographiais ce qui ne retient habituellement pas l’attention : une courbe de route, un arbre isolé, un nuage qui s’effiloche, une étendue de vase à marée basse, une lumière qui glisse sur un détail sans importance. Je cherchais à révéler la beauté discrète de ces lieux ordinaires, à montrer comment le presque rien peut devenir un espace d’immensité. Et c’est là qu’un mot s’est imposé, presque malgré moi : le beau.

Les paysages que je rassemble dans ce projet ne sont pas des lieux emblématiques. Ils ne frappent pas l’imaginaire comme ces images de carte postale que tout le monde reconnaît. Ce sont souvent des coins de pays discrets, méconnus, traversés sans être remarqués. Malgré la lumière parfois captivante, malgré les couleurs qui s’y déposent avec une douceur inattendue, ce sont des lieux qui ne cherchent pas à être vus. C’est précisément pour cela que je les appelle “le grand rien”. Avec un humour un peu noir, j’y vois de vastes étendues de presque‑rien : des paysages qui ne prétendent à aucune grandeur, qui ne revendiquent aucune identité forte, qui ne s’imposent pas. Ils existent en marge du spectaculaire, dans une forme de modestie géographique. Ce sont des lieux qui ne demandent rien, qui ne promettent rien — et qui, pour cette raison même, m’attirent profondément. Le grand rien, c’est cette beauté sans insistance, cette présence silencieuse, cette manière qu’ont certains paysages de ne pas vouloir être des paysages. C’est là que je trouve un espace pour regarder autrement.

Mais dans ce travail, le beau n’apparaît jamais seul. Il avance toujours avec son contre‑champ : le banal. Non pas le banal comme décor neutre, mais comme désorganisation du réel, comme ce qui échappe à toute intention esthétique. Les amas de plantes, les battures en retrait, les étendues vides, les routes en fin de journée : tout cela semble nier la question esthétique, comme si le paysage disait lui‑même « je ne suis pas fait pour être regardé ». Et pourtant, c’est précisément là que la lumière intervient.

La lumière du matin, encore hésitante, dépose une odeur neuve. Celle du soir s’étire et s’éteint, laissant derrière elle un calme où les regrets se dissolvent. La couleur glisse sur une plante sans importance, sur une surface de vase, sur un fragment de route. Dans ces instants, le banal cesse d’être une négation de l’esthétique : il devient son support. Le banal désorganise, la lumière réorganise. Et c’est dans cette confrontation — entre le presque rien et l’apparition — que le projet trouve sa respiration.

Pendant des décennies, la pensée postmoderne a voulu bannir le mot « beau », le jugeant trop chargé, trop normatif, trop lié à des systèmes de valeurs qu’il fallait déconstruire. Le “beau” était devenu suspect, presque indécent — un mot qu’on prononçait du bout des lèvres, comme s’il risquait de compromettre la crédibilité du geste artistique. Mais ici, dans ces paysages modestes, le beau n’était ni une norme ni un jugement : il était une manière d’être présent au monde. Il surgissait dans une lumière rasante, dans une couleur improbable, dans un détail qui ne demandait rien. Alors oui, j’ai décidé de réintroduire le mot “beau” — avec un sourire, et peut‑être même un brin d’irrévérence.

Et c’est là que le titre s’est imposé : Le grand rien ou presque. Parce que ce projet n’a rien d’un manifeste, ni d’une grande pensée conceptuelle destinée à bouleverser le monde de l’art. Il ne cherche pas à s’inscrire dans une théorie, ni à se mesurer à une histoire critique. Il ne prétend pas révolutionner quoi que ce soit — et surtout pas l’art contemporain, qui n’a pas besoin d’une révolution de plus. Ce projet se contente d’être là, dans l’entre‑deux : entre le rien et le presque, entre le banal et l’immense, entre la lumière et le temps. Un titre qui laisse planer un doute, un sourire, une respiration.

Ce projet est né du simple plaisir de regarder. Il ne s’agissait pas de documenter un lieu, ni de témoigner d’un changement, ni de dénoncer quoi que ce soit. Il s’agissait d’être là, attentif, disponible, ouvert à ce que la lumière révèle. Dans ces moments suspendus, je ressentais ce que j’appelle le grand rien devant l’immensité du tout : cette sensation que le paysage, même le plus banal, contient une profondeur qui dépasse ce que l’on voit.

Photographier ces lieux, c’était reconnaître que la beauté n’est pas dans l’exceptionnel, mais dans la patience du regard. C’était accepter que le monde ne se donne pas toujours dans l’évidence, mais dans la répétition, dans l’infime, dans ce qui semble insignifiant. C’était aussi une manière de résister à la vitesse, à l’urgence, à la saturation visuelle : ralentir, regarder, respirer avec le paysage.

Ce travail est une invitation à considérer autrement ce qui nous entoure. À reconnaître que le territoire n’est pas seulement un décor, mais un espace de relation. À comprendre que le banal n’est jamais vide : il est le lieu où le monde se dépose, où la lumière insiste, où l’immensité se cache dans les détails les plus simples. Et peut‑être, avec un peu d’humour, à redonner au mot “beau” la place qu’il n’aurait jamais dû perdre.